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… 8h00, pris dans un embouteillage à l’entrée d’Anvers, je transpire au volant du camion 6×6 Mercedes, file de droite ou file de gauche, ring 1 qui tourne vers l’est ou ring 2, vers l’ouest ? Chaque civilisation organise les flux des véhicules avec ses règles, à Paris on parle du « périf » intérieur ou extérieur, ici c’est un autre langage, et pourtant nous sommes en Europe, à quelques km de Paris. Ring 2 et nous avons fait le bon choix, c’est notre route et elle est moins embouteillée… La chance sourit-elle enfin ? Je subis cette course contre la montre entamée il y a un petit mois quand Mme Da Silva de Catalina Cargo, la correspondante de la Grimaldi m’a annoncé « la mauvaise nouvelle » : le cargo du 26 octobre est annulé, il n’y a plus assez de fret avec l’Argentine à cause de la crise économique qui sévit dans ce pays.

L’Argentine a été saignée par des hommes politiques ringards qui s’en sont mis plein les poches. Le gouvernement actuel essaie de remettre de l’ordre dans ses finances et le peuple sert sa ceinture. Comme par habitude, le FMI n’est pas au rendez-vous de l’histoire et je me demande parfois à quoi sert ce fastueux organisme international, il me semble ne savoir qu’éteindre un incendie mais ne sait pas anticiper, ne sait pas proposer une « vaccination » pour prévenir les crises, stopper les délires financiers… Pour « soigner » une crise, on ne prend pas comme médecins ceux qui l’ont créée !


Heureusement, sur le Grande Amburgo, un autre cargo de la Grimaldi qui doit partir le 24 sept pour Montevideo, nous avons eu une place pour le camion – mais hélas qu’une seule place en cabine. Le nombre fatidique de 12 passagers est atteint et le règlement international de la marine marchande « 12 passagers sans médecin à bord est la règle » va laisser Claude sur le quai. Trop dur ! Claude est avec moi, dans le camion qui roule dans les embouteillages d’Anvers, mais elle ne va pas voguer vers l’Amérique ! Dans un mois, elle devra prendre l’avion pour Montevideo. Je rêvais de découvrir avec elle les grandes croisières en cargo, de lui faire aimer la mer, sa grandeur, ses couleurs, sa force insoupçonnée, de la convaincre d’entamer de nouvelles aventures sur les Océans, dans notre futur grand voilier… Apprendre la navigation, acheter un grand voilier, le préparer et repartir sur les mers du monde pour vivre un nouveau rêve, continuer cette quête de découvertes et rencontrer la nature, les autres, leur culture et leur différence… Je n’ai que 68 ans, Claude a toujours envie de voyage, alors tous nos rêves sont permis et le voyage n’est-il pas source de jouvence ? Enthousiasme, tu es toujours le « mot moteur » de ma vie !

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Chaque jour de voyage suit une règle étrange qui m’interpelle toujours : il n’y a pas de début sans fin et la fin est le début. Une autre histoire, un jour, une seconde qui s’estompe à chaque instant laisse la place à une autre découverte, à un autre départ vers d’autres espaces temps et le voyage démontre avec force et vigueur cette constatation qui me va si bien. T.S. Eliot écrivait :

Ce que nous appelons le début est souvent la fin. La fin est l’endroit où nous partons.

OUI j’aime le voyage et chaque jour qui est une fin en soi permet de repartir vers « le  nouveau », vers une autre journée de découverte, vers d’autres réflexions… Je vis ! Amérique ! J’arrive…


Le camion est fier dans son désordre. Par manque de temps, nous avons mis beaucoup de nos équipements en vrac dans les deux pièces de la cellule de vie, seuls, avec méthode et rigueur les vélos de Paul, les équipements photos ciné, les outils, sont à leur place, rangés, soignés et dorlotés ! À rendre jaloux les empilements de caisses de boites de conserve et de vêtements, d’équipements divers pour notre future vie d’aventure. Avec les planches, les barres de bois, d’aluminium, d’inox, de fer, tout est élémentairement calé pour ces premiers jours de voyage. À Montevideo, je finirai la préparation du camion, et tout rentrera dans l’Ordre qui suit la règle, le régulier. Tout sera travaillé, ajusté, pensé pour notre futur sur les terres du Nouveau Monde, tout sera prêt pour la nouvelle grande « cavale cycliste» de Paul. Le  grand livre des « Tintins  en Amérique » vient de s’ouvrir, enfin !

Mais qui sont les Tintins ? Paul, avec ses 80 printemps et avec son vélo en aventure sur 3000 km de la carretera australe ? Claude en voyage avec son homme pour découvrir un nouveau continent de notre planète bleue et chercher la piste, la route, qui permet d’aller plus loin. Pierre, notre fils, et sa petite famille qui vont partir vers une nouvelle vie familiale et professionnelle au Canada…

Route en travaux, le GPS patauge, je flaire la piste, ne suis-je pas considéré par mes amis mongols comme un loup blanc, celui qui sait trouver son chemin sur la steppe !  Immeuble 1333, le bâtiment AET et au loin un quai et l’air du large… Je rêve ! à 10h, enfin la course se termine, le cauchemar devient jouissance, ouf c’est réussi. Petit plaisir de la première gorgée de bière. Avec Claude, on se précipite dans les bureaux de la compagnie maritime Grimaldi… Accueil charmant et… Le cargo a un jour de retard ! Trop con ce balourd ! Ou peut-être trop prétentieux avec ses tonnes de ferraille. Bref on repart le long de l’Escaut, une petite route sympa, un petit coin de paradis pour voyageur éprit de liberté. On profite de cette soirée pour ranger au mieux le camion et surtout pour continuer la mise en forme des dossiers. Pour préparer un départ, il faut anticiper l’inconnu et le connu. Sur un coin de table entre des objets hétéroclites qui cohabitent sans grande conviction, j’attaque la mise à jour de la compta, de la TVA trimestrielle, des charges futures… de ma petite société GSO nommée pompeusement Georges Schaller Organisation. Un comble ici, dans ce désordre! Première nuit, l’Amérique nous attend-elle ? Ce qui est sûr, on est sur les rotules, mais heureux de de l’effort accompli.

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Le lendemain, le 25 septembre, Claude prend un bus et file vers la gare d’Anvers, vers Paris, avec la compta de GSO sous le bras mais avec, dans son cœur, un rêve brisé. Pas de gaieté à bord ! et moi, dans le camion parqué sur le quai au pied du cargo Grande Amburgo, je continue en solitaire le rangement de l’habitacle du camion et j’attaque des petites remises en état, pas de temps à perdre. 17h, branle-bas de combat, tout s’enflamme ! go go me crie le second de l’équipage du cargo dans un anglais à l’accent italien :  il faut embarquer en convoi, le Mercedes en tête, c’est le plus gros gabarit, est suivi d’un camion 4×4 Magirus qui est une pièce de musée, puis d’un minibus Wolsvagen 4×4, d’un Land, d’un Toyota, nous sommes 8 prétendants, 3 couples et 2 solitaires…

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18h, premier repas sur le bateau, étrange d’être assis autour d’une table dans un resto avec des hublots et en train de manger comme partout ! Ma cabine n’est pas conforme à ma commande, elle n’est qu’une cabine aveugle, sans hublot, j’ai l’impression d’être dans une caverne… Triste pour celui qui rêve de grands espaces sur un horizon bleuté… Demain je vais remettre de l’ordre et retrouver la cabine réservée, celle qui a un œil sur le large.

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Sur le quai, comme des fourmis laborieuses, les hommes avec leurs monstres de porteurs multi-roues déplacent dans un balai merveilleux de précision les containers de métal au nom de destinations lointaines. Tout n’est que mouvement, que travail, je suis en admiration devant l’activité de ce port d’Anvers et je pense à Marseille, ma ville d’adoption, à son port de la Joliette endormi par des dockers paresseux abrutis par l’alcool et par un syndicalisme destructeur ! Je pense aussi au ferry de la SNCM et de son personnel qui n’a que l’objectif de ne « rien foutre » pour nuire à ces salauds de patrons, de riches, et avec mon camion qui transpire la richesse, combien de fois j’ai été malmené par ses travailleurs abrutis ! J’en suis triste, ma ville, mon port, et peut être mon pays sombre… Chez nous, trop souvent, le non changement est la règle, la paresse est l’objectif, tout est loin du voyage, de l’aventure , de cette perpétuelle remise en question, de cet enthousiasme révélateur.


Vibrations dans mon corps, secousses arrondies, je marche en titubant dans ma cabine, je crois que je n’ai pas encore le pied marin… Le cargo file vers le nord, vers Hambourg ! Quand est-ce que l’on part vers le sud-ouest, vers l’Amérique du Sud ? Je suis pris d’une petite rage, mais mille sabords, je veux aller en Amérique…

Hambourg. Les deux derniers équipages allemands et leur 4×4 embarquent. Le 29 septembre, nous sommes au complet, les soutes sont gavées, la sirène chante, le cargo tremble… nous voguons ! Merveilleux !

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